
Jeunes manifestants changeant le panneau "Place de la mairie" par un panneau "Place du 15 mai" à Valence
Les Espagnols sont en train de vivre des temps très troublants. Nourris d’une incertitude un peu excitante, d’une exaspération et d’un ras le bol comme on ne les avait jamais vus, ce qui est en train de se passer au sud de chez nous est assez impressionnant pour qu’on puisse le commenter. Mal compris en France, le mouvement du 15 mai passe pour un mouvement « Anti-Système », ou encore un mouvement d’opposition pur et simple à un possible plan de redressement de l’Espagne par le FMI. C’est bien plus que ça.
C’est un raz de marée, mais un raz de marée dans la tête des gens
Ce n’est pas la politique qui énerve les Espagnols, ils sont même en train de nous prouver à quel point ils l’aiment, ni le système, mais bien les politiciens. Le mouvement du 15 mai n’est pas un mouvement qui propose, c’est un mouvement qui réfléchit. Ce n’est pas non plus un mouvement qui rejette, enfin si : le mouvement du 15 mai est le rejet de l’obligation de cette dualité du mouvement social, obligé traditionnellement pour être crédible soit de faire barrage à l’unisson à quelque chose, soit de revendiquer, de demander. Ce sont aujourd’hui des milliers de gens qui sortent dans la rue, pour dire ce qu’ils ont à dire, mais surtout pour dire « Arrêtons-nous, ou va-t-on ? Posons-nous des questions ! »
Lors de la traditionnelle “journée de réflexion ” qui précède des élections, les Espagnols se sont mis a réfléchir.
C’est un mouvement placé sur le signe de la réflexion, qui organise des groupes de travail, des ateliers et des débats. Jour et nuit, sur chaque place de chaque grande ville espagnole. C’est le peuple qui joue au politique, et pas au politicien. Le message est fort, les mots justes et la manière non-violente. On ne peut qu’aimer. Le mouvement du 15 mai, c’est la prochaine phase de la démocratie. Certains parlerons de démocratie directe, de retour aux sources, j’ai souhaité, moi m’attarder plus sur la symbolique d’un mouvement comme celui-ci, symbolique qui résonne de plus en plus fort et dont l’écho est de plus en plus long. Quelque chose a changé en 2011, et c’est dû sans doute un peu en partie aux révolutions arabes.
Je veux parler de la symbolique de la place.
Tahrir, Puerta del Sol, El Houriya, et toutes celles que nous ne connaissons pas encore. La place est de retour en politique, elle est la nouvelle arène politique. Nous revenons en fait à l’Agora, cette autogestion citoyenne participative un peu idéalisée de l’ancien Athènes, « Berceau de la démocratie ». Bien sûr que les choses ont changé. L’Espagne n’est pas la Libye, ni même l’Islande qui avait vu sa propre « révolution » beaucoup moins commentée dans la fin de l’année 2010. Néanmoins, quelque chose est lancé, et je suis prêt à parier que les initiatives dans ce genre ne font que commencer. La place est un symbole fort, parce qu’elle est souvent l’assise d’un pouvoir. Que ce soit une mairie, un parlement, ou encore un ministère, elle est ce symbole de l’autorité, de l’institution.
Alors protester sur la place, est-ce protester contre l’autorité ?
En partie, mais si ce n’était que ça, on détruirait la place. Quelle symbolique plus forte que la destruction du cœur d’une ville, qui serait au final la destruction avec elle d’un système ? Mais on ne détruit pas la place, on l’agrémente de sa présence, comme on souhaite montrer au système politique l’importance de son existence, et non plus seulement, à travers de l’abstention, celle de sa non-existence. Occuper la place, c’est occuper le système, ce n’est pas s’y insinuer comme un grain de sable, mais venir avec de l’huile pour s’occuper d’une mécanique qui rouille. L’occupation de la place, toute symbolique qu’elle soit, vient souvent avec ce geste très pur, mais néanmoins très fort, qui est celui de la renommer. Plus encore qu’une occupation, c’est une véritable appropriation du système, de ses travers, de ses qualités et de ses défauts. L’acte politique de la redénomination est un acte possessif, car on s’attribue la symbolique d’un mouvement en renommant une place de son nom. Pour être très clair, il faut considérer cette redénomination comme une déclaration ouverte qui dirait :
« Ce système est pourri, mais c’est le nôtre. Nous assumons complètement sa pourriture et en tant que véritables propriétaires de ce système, nous allons le soigner ».
Les exemples et les applications sont différentes, ainsi en Libye, la volonté de renommer venait d’une volonté d’éradiquer la pourriture dont on se sentait responsable par manque d’action, alors qu’en Espagne l’idée était de contester une inaction politique, censés incarner le peuple, notamment avec le slogan « No Nos Representan ». Finalement, la symbolique de la place c’est le retour à la démocratie selon Lincoln, une vraie incarnation du « Pouvoir du Peuple, par le Peuple, et Pour le Peuple. », sans tomber dans le travers d’une interprétation marxiste ou anarchiste trop rapide. Si Mai 68 symbolisait la prise de pouvoir de l’idée, Mai 2011 est la prise de pouvoir de la Réflexion.
Et bien que ce soit en espagnol ou pas, ça a de la gueule. Et allez, puisque je suis gentil, je vous mets la version en Anglais.
Réda Berrada
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